À l’occasion de sa « Semaine de la Durabilité », la Fédération Internationale de Motocyclisme (FIM) a mis en avant les initiatives environnementales de l’EnduroGP et publié le manifeste officiel du Championnat du Monde de Hard Enduro (HEWC), intitulé « Progress Through Responsibility » (Progresser par la responsabilité). Au-delà de la communication institutionnelle qui fait parfois lever les yeux au ciel, ces documents tracent la feuille de route d’une discipline confrontée à des défis réglementaires, écologiques et sociétaux majeurs.
Pourtant, si on pose deux minutes pour lire entre les lignes, le dossier est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Entre la réalité de notre sport et le jargon "green" très convenu, voici ce qu'il faut vraiment retenir.
L’enduro mondial, c'est un poids lourd (et pas trois motos dans un champ)
Déjà, rappelons une réalité : l’enduro à l’échelle internationale, c’est une sacrée machine. Ce n'est pas un sport de niche confidentiel. C'est une pyramide unique qui fait vivre des usines entières (KTM, Sherco, Beta, Husqvarna, GasGas, Honda, Rieju...) et qui rassemble des milliers de pilotes amateurs, les fameux privateers.
Quand on voit des monuments comme les ISDE (les Six Days) ou les enfers du Hard Enduro comme la Romaniacs ou la Roof of Africa, on parle de pilotes venus de plus de 60 nations. C'est un écosystème géant de passionnés, de clubs et d'industriels. Et tout ce petit monde veut continuer à rouler.
Pollution et moto enduro : pas d'autoflagellation, mais soyons honnêtes
Pour traiter le sujet proprement, il faut séparer le global du local.
- Au niveau mondial : on ne va pas s’excuser d’exister. À l’échelle des gaz à effet de serre de la planète, le parc mondial de motos d'enduro, c’est une goutte d'eau dans un océan de pétrole. Entre les supertankers, les vols long-courriers et les industries, l'impact carbone de nos moteurs 2 temps ou 4 temps le week-end, ce sont des clopinettes. Donc, on arrête de culpabiliser inutilement.
- Au niveau local : Par contre, soyons lucides. Notre sport se pratique au cœur de la nature : dans les bois, les montagnes, les lits de rivières. Et là, oui, on a un impact réel. Le passage répété des crampons impacte le sol, crée de l’érosion, nos moteurs font du bruit et perturbent la faune (passagèrement), et une fuite d'huile est vite arrivée dans le paddock. Nier cela, ce serait être aveugle et passer pour des abrutis auprès des promeneurs et des autorités. La FIM a au moins le mérite de poser ces vérités sur la table, notamment via ses programmes comme le label KiSS (Keep it Shiny and Sustainable) ou la charte FIM Ride Green.
Zoom sur le Hard Enduro : économie, jeunes et électriques
Le manifeste du Hard Enduro mondial (HEWC) publié cette semaine par la FIM essaie de défendre notre sport en élargissant le débat. Et ils ont de bons arguments :
- L'oxygène économique des villages : le Hard Enduro va là où personne ne va, dans des zones rurales ou montagneuses isolées. Une manche du mondial, c’est complet dans tous les hôtels, restos et stations-service du coin pendant une semaine. Pour ces régions, la moto est une manne financière directe.
- L’ouverture et les jeunes : le manifeste rappelle que le sport se structure pour ne pas rester un club de vieux briscards, notamment via le développement de la Coupe du Monde Féminine et des catégories Juniors pour aider les jeunes amateurs à s'aligner sur des courses mondiales sans y laisser un rein.
- L'électrique en embuscade : la FIM intègre doucement les motos électriques. Et ce n'est plus un fantasme de laboratoire : voir des tops comme Eddie Karlsson ou Marc Sans Soria s'aligner en course sur la Stark VARG, ou la légende Graham Jarvis développer son propre proto électrique JARV-E, prouve que le mouvement est en marche. L'idée mentionnée n'est pas de tuer le thermique demain (ouf !), mais d'ouvrir de nouveaux terrains de jeu, notamment en périphérie des villes où le bruit du thermique nous fait exclure d'office.

Le vrai fond de l'histoire : sauver les autorisations en préfecture
Alors, pourquoi la FIM et les promoteurs se cassent-ils la tête à sortir des guides de "bonne conduite" et des chartes écoresponsables ? Pour faire plaisir aux écologistes radicaux ? Absolument pas. Soyons réalistes : quoi que l'on fasse, quelles que soient les initiatives que l'enduro prendra, ils nous détesteront toujours. Le but n'est pas de les séduire, il est de leur couper l'herbe sous le pied juridiquement.
Le vrai combat, il est purement administratif et légal. Aujourd’hui, pour qu'un Moto-Club obtienne l'autorisation d'organiser la moindre épreuve, c'est un véritable parcours du combattant. Les préfectures, l'ONF (Office National des Forêts) ou les gestionnaires des zones Natura 2000 font face à une pression constante. Le moindre dossier mal ficelé, une étude d'incidence Natura 2000 un peu légère ou une case non cochée, et c'est le principe de précaution qui s'applique : l'arrêté d'interdiction tombe immédiatement.
C'est précisément là que la paperasse "corporate" de la FIM se transforme en arme de défense massive pour nos clubs locaux avec des arguments concrets à incorporer dans les dossiers de demandes d'organisation :
- Crédibiliser le Moto-Club face aux services de l'État : Un président de club bénévole n'est ni avocat, ni ingénieur en environnement. Quand il va défendre sa course en sous-préfecture, poser sur la table un guide officiel de la FIM ou un manifeste international montre aux fonctionnaires que l'épreuve suit des standards stricts et reconnus mondialement. Ça rassure l'administration.
- Blinder le dossier contre les recours en justice : Les collectifs anti-moto ont une spécialité : attaquer les arrêtés préfectoraux au tribunal administratif trois jours avant la course pour faire annuler l'événement. Présenter des protocoles carrés (tapis environnementaux obligatoires, zones de lavage étanches, gestion des fluides) validés par la FIM, c'est donner des arguments juridiques vérifiables au préfet pour qu'il puisse défendre son autorisation devant un juge.
Comme l’expliquent Leticia Castaño (la boss des opérations du Hard Enduro) et John Collins (directeur de la commission Enduro de la FIM) :
... les discussions avec les autorités commencent aujourd'hui par la gestion des déchets, la protection des sols et les zones de ravitaillement. L'époque où l'on parlait juste de la taille du paddock est révolue. Si le promoteur mondial et la FIM n'imposaient pas ce cadre strict et contraignant à tout le monde, les dossiers de nos courses préférées finiraient empilés direct à la poubelle par les préfectures.
Les mesures concrètes sur le terrain
Le plan d'action développé par la FIM et les promoteurs s'articule autour de protocoles stricts, dont la plupart sont déjà intégrés par les clubs organisateurs :
- Encadrement strict des paddocks / Zéro tolérance : obligation des tapis environnementaux sous les motos, zones de lavage étanches et contrôlées avec récupération des eaux, et filières de centralisation et de recyclage des huiles usagées.
- Tracés écoresponsables / Respect du milieu naturel : Évaluation en amont pour éviter les zones de nidification, les lits de rivières sensibles ou les espaces naturels protégés (Natura 2000, parcs nationaux) avec un balisage strict pour éviter que les pilotes ne s'éparpillent. L'EnduroGP y associe même l'initiative « EnduroGP Forest » pour soutenir des efforts de reforestation.
- Remise en état / L'après-course : opérations systématiques de nettoyage et de restauration des sites après l'événement. Un nettoyage rigoureux et une remise en état complète des chemins traditionnellement portés par les bénévoles des clubs (ce qu'ils font depuis toujours, bien avant que la durabilité soit à la mode).
- Transition technologique / Ouverture : intégration progressive de catégories moto électriques, non pas pour remplacer le thermique à court terme, mais pour explorer de nouvelles possibilités de pratique, notamment en milieu périurbain, portées par ces nouvelles machines (Stark VARG, JARV-E) qui bousculent déjà les habitudes.
En conclusion
La communication de la FIM autour de la durabilité ne doit pas être perçue comme un aveu de culpabilité, mais comme une adaptation indispensable aux réalités réglementaires de notre époque. L’enduro est un sport mécanique qui s’exerce au cœur de la nature ; en codifiant ses pratiques et en limitant ses impacts de manière mesurable, la discipline se donne les moyens de pérenniser ses compétitions et de préserver l'accès aux terrains de jeu pour les générations futures.
Pour aller plus loin et consulter les documents officiels :
- Le communiqué officiel de la FIM EnduroGP
- Le manifeste du FIM Hard Enduro World Championship (HEWC)
- Du côté français, voir aussi l'étude FFM sur l'impact des compétitions enduro sur l'économie




